Je ne vais pas vous faire le coup du héros ordinaire. Celui qui, dans l’ombre, sauve le monde à sa manière. Non. Je vais carrément vous faire le coup du super-héros. Car Yaoundé en est pleine. Les taximen, mes héros.
En taxi, je crois à chaque instant que le taximan me sauve la vie. En réalité, la plupart du temps, il la sauve en même temps qu’il joue avec. Mais qu’importe. L’essentiel c’est d’être en sécurité. Pardon, d’être sain et sauf.
Imaginez-vous nos têtes en arrivant à Yaoundé. Tu t’installes à l’arrière et, de manière instinctive et raisonnable, tu lances un bras en arrière pour attraper la ceinture.
Chou blanc. A Yaoundé, même la ceinture est un truc de riche. Ici la sécurité est en option, le tout c’est d’arriver à destination.
Le klaxon pour langage
Le taximan est un personnage tout a fait particulier. Il parle exclusivement avec son klaxon. Sur le bord de la route, un bras en l’air ou une immobilité du corps signale la volonté de prendre un taxi. Premier coup de klaxon : « j’ai de la place pour toi ». Echange de regard, un cri, en un, deux ou trois temps. « Mvolyé, deux places, quatre cent ». ça, ça veut dire on rentre à la maison. A Movlyé. Tous les deux. Et qu’on va le payer quatre cent. Deux fois deux cent, c’est le prix. Le taximan a le choix. Un coup de klaxon qui veut dire « embarque ». Ou un coup d’accélérateur qui veut dire « c’est pas ma route, essaie encore ».
Ici règne l’aléatoire. Soit t’as du bol et justement il y a quelqu’un dans le taxi qui va sur ta route ou dans la continuité de ta route. Soit t’attends des dizaines de minutes pour embarquer.
Parfois, tu « proposes ». Personne ne veut de toi et t’en a un peu ras-le-bol de te tremper (c’est la saison des pluies), tu fais monter les enchères. Tu proposes 300 au lieu de 200. En général, le taxi continue de ralentir sur quelques mètres avant de repartir pour de bon, ou, d’un joyeux coup de klaxon t’informer qu’il est preneur. On peut jouer des propositions quand on est fatigué ou quand on veut passer pour un riche. Parfois, le taximan lui aussi en joue avec nous. Parce que Mvolyé c’est loin et parce que bon, on est blanc.
Mais c’est de bonne guerre, car le taximan est incroyable. Surtout dans une ville comme Yaoundé où les noms de rue sont quasi inexistants. Et où de toutes façons, la ville n’a ni queue ni tête. On y fonctionne à la toponymie architecturale. « Immeuble Jaco », c’est là que je vais le matin. « Les trois statues » c’est en bas de la colline. « Mocolo en bas » c’est la fin du marché Mocolo.
A toi, maintenant, de savoir où tu vas. Le taximan t’emmène sur la route et c’est toi qui lui dis de s’arrêter. Plusieurs options là aussi. Lui taper sur l’épaule avec tes deux pièces de cent, ou manifester ta volonté de sortir par la parole. Et hop, tu peux te faire déposer à la porte de chez toi, au centimètre près si tu t’y prends bien.
Schumachers africains
Pour le reste, le taximan gère. Sur-gère même. Au volant de sa Starlet (la star des taxis) ou de toute autre voiture de dixième main, il est le roi du monde. Cabossée, raccommodée, crachant une fumée noire, pare-brise scotché, portières inouvrables, vitres in-fermables la starlet frise le ferrarisme. Elle se faufile, contourne, fait demi-tour, klaxonne, tambourine. Elle évite piétons, pousse-pousse, vendeurs ambulants, moto et par-dessus tout, les autres taxis. Le taximan a une vue panoramique. Il voit ceux qui déboulent à gauche, ceux qui freinent devant, ceux qui veulent le doubler par la droite et engeule ceux qui collent aux fesses de Starlet.
Le taximan est un héros. Il voit il entend, il anticipe. Il fait le trajet dans sa tête. De Mvolyé à La poste en passant par le monument de la réunification. Il connaît les bons coins, ceux où et à quelle heure il est sûr d’avoir des clients. Il sait les itinéraires officieux, les endroits à éviter à l’heure des embouteillages. Il sait où s’arrêter pour une course et faire la circulation quand tout le monde veut passer et que, too bad, il n’y a pas de feux pour règlementer.
Le taximan est mon héros. Il me fait peur, quand il file à fond la caisse en débrayant dans les descentes, mais il me sauve quand il freine juste à temps. C’est une fête foraine à lui tout seul, une auto-tamponneuse, un space mountain, un jeu de formule 1.
Il me dépose tranquillement à la maison le soir, sans qu’on ai parfois échangé deux mots. Il a fait sa job. Et j’hésite encore entre un tonnerre d’applaudissement et un soupir de soulagement.
PS : Suis rentrée en France depuis le 5 Juillet mais ai d’autres épisodes de la vie camerounaise à raconter!
Mon taximan, ce héros
8 juillet 2010 par Raphael C



C’est tellement bien raconté Manone! (Oli a dû penser que j’avais tourné dingue, car je n’arrêtais pas de pouffer…) J’ai hâte aux prochains épisodes de ta vie camerounaise, même à retardement!!!
Gros bisous
Héros prend toujours un S. En lisant ton article j’ai eu un doute, alors j’ai vérifié dans le Littré.
Article agréable par ailleurs.
Merci Florent pour la correction et désolée pour cet impair! Je n’ai pas encore sorti Le Littré de mes bagages!
Pas besoin de le sortir des bagages, un ordinateur suffit: http://www.jetelecharge.com/Bureautique/1562.php.
=)