Derrière ses petites lunettes, de petits yeux, de petites étincelles. Anabella épluche une goyave. Elle la coupe en deux, retire les petites graines noires gluantes en son centre, et dévore à la petite cuillère la chair orange sanguine, aqueuse, dont elle se régale, matin, midi et soir. Lorsque le vidage sera terminé, elle découpera la peau en deux, pour les donner aux Bonifaces. Les petites chèvres qu’elle élève. Et ce matin, Anabella sort un peu du silence placide qui la caractérise.
«Je l’ai fait contre la volonté de mes parents. » Dès ses 12 ans, elle a su ce qu’elle ferait. « Ils n’étaient pas d’accord, c’est là qu’on voit que ce un choix vient de quelqu’un d’autre. » Elle parle de Dieu. Sa vocation, elle l’a entendue très tôt. Et à 18 ans, elle est partie de chez elle. Anabella fêtera bientôt ses 25 ans de vie religieuse avec les Soeurs spiritaines missionnaires. La vie de spiritaine est fascinante.
Babel camerounaise
Autour de la table, Anabella est angolaise, Livramento vient du Cap Vert, Pulcherie rentre en Centrafrique, Bernadette est française, Julienne est camerounaise. Plusieurs des soeurs de la communauté sont en congé chez elles. Au Nigéria, au Canada.
Autour de la table, les accents s’entrechoquent. Une soeur hollandaise a passé quelques jours avec nous. Un accent qui s’ajoute à celui des soeurs lusophones, de la camerounaise, de notre accent français. « Un jour on m’a dit, tu pars en France apprendre la langue », me dit Anabella. « Je ne savais pas où j’irai après. » Elle a appris quelques rudiments de français, avant d’être envoyée pour une première mission dans l’Est du Cameroun. Puis, elle est allée étudier en Angola avant de partir en mission au Congo Brazzaville. « Et du jour au lendemain, on m’a dit que je retournais au Cameroun ». ça fait dix ans qu’elle est à Yaoundé.
Toutes ont vu plusieurs pays. Elles n’ont pas choisi « Du jour au lendemain on te dit “tu t’en vas” ». Pulcherie a ainsi appris qu’en Septembre, elle irait s’installer en Haïti. Quand elle en parle, elle reste sur ses gardes. Ni joie ni peine. Les Spiritaines, en s’engageant, savent qu’elles pourront parcourir le monde, selon les endroits où on les installe. « On doit être disponible à tout moment », m’explique Anabella. Il faut être prêt à partir, quitter des attaches. Mais finalement, ces Soeurs-là ont déjà fait le plus grand pas. En prononçant leurs voeux définitifs, elles ont accepté de quitter leur pays natal, leur village, leur famille, pour se mettre au service de la communauté internationale.
Et elles sont belles, les Spiritaines. Elles sont toutes soeurs. Connectées les unes aux autres par Internet, par les revues spiritaines, et en écoutant les nouvelles du monde à la radio. Elle sont une famille. Lorsqu’elles parlent des autres soeurs, elles parlent aussi d’elles-mêmes. « On a une maison », « on a une soeur », « on est installées là-bas ».
Une famille qui ne se substitue pas à la leur. « On s’habitue » dit Anabella. Pour d’autres, les évocations récurrentes de leurs parents témoignent de la difficulté d’en être éloignés. Surtout quand les enfants grandissent. Surtout quand on vieillit.
Des femmes à tout faire
Mais pour Anabella, cette vie de voyage n’a pas été la motivation première. « C’est plutôt se mettre au service d’une minorité, des plus pauvres qui m’a plu ». Et puis, ajoute-t-elle, « la simplicité de vie des Spiritaines. »
Car ces soeurs-là sont discrètes. Elle portent le pagne, ont les cheveux découverts, tressés de mille et une manière. Elles prient plusieurs fois par jour, mais elles sont actives, travaillent dans des écoles, dans des dispensaires. Elles cultivent la terre, rient et chantent, à toute heure du jour. « Il faut vraiment être disponible pour tout », raconte-t-elle. « On nous demande d’avoir une profession au départ, mais on peut être envoyées en mission pour faire quelque chose de complètement différent ».
Anabella est comptable, mais au Congo, elle a fait de l’animation rurale, de la catéchèse, du secrétariat. « ça nous apprend à être des femmes à tout faire. »
Même à supporter fiévreusement l’équipe nationale de football. Hier soir, toutes nationalités confondues, les soeurs étaient derrière les Lions Indomptables du Cameroun. Et c’est la même Anabella qui hurlait à chaque occasion. Qui serrait les doigts de pieds « pour faire le gri gri », qui imaginait qu’on avait enterré un chat sous le but camerounais pour faire entrer les ballons danois. Qui disait « marquez marquez s’il-vous-plaît », et qui, au but de Samuel Eto’o, s’est levée et a rejoué le but, en même temps que des millions de Camerounais, dont la clameur s’est levée comme un nuage sur la ville.
Et est retombée, petit à petit.

[...] la vie des soeurs spiritaines, le billet de Manon. Posted by simongo Filed in Reportages Tags: Cameroun Leave a Comment [...]